Chavarche Missakian, fondateur et rédacteur en chef jusqu'en 1957
Chavarche Missakian (1884-1957) fut un journaliste engagé, directeur-fondateur du premier quotidien arménien en Europe, Haratch, et pilier de la communauté arménienne d’exil.

Chavarche Missakian vers 1910, photographie anonyme. Image du domaine public disponible sur Wikimedia Commons.
Chavarche (Schavarch) Missakian (1884–1957) est né en 1884 à Zmara, près de Sivas (province arménienne de l’Empire ottoman). À 6 ans, sa famille s’installe à Constantinople où il suit ses études au collège arménien Guétronagan (Kétronagan) à Galata. Il débute comme homme à tout faire au sein du journal Sourhandak vers 1899–1908, puis publie clandestinement dans les journaux dachnak Droschak et Razmig à partir de 1905. En 1908, suite à la révolution des Jeunes-Turcs, il cofonde l’hebdomadaire littéraire Aztag et la librairie Ardziv à Istanbul avec Zabel Essayan, Geġam Barséghian et Vahram Tatoul. En 1911, il est envoyé à Garin (Erzurum) pour prendre la direction du journal arménien Haratch, où il voyage dans les régions d’Erzurum, Sassoun, et Mouch. Après la rafle des intellectuels arméniens le 24 avril 1915, il entre en clandestinité, transmet des informations au journal Hayastan de Sofia, est arrêté le 26 mars 1916, torturé, se jette du troisième étage mais survit, puis est condamné aux travaux forcés avant d’être libéré en novembre 1918. En novembre 1922, il s’exile à Sofia où il se marie avec Dirouhie Azarian, puis s’installe à Paris en novembre 1924. Le 1ᵉʳ août 1925, élu au Bureau central de la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA), il fonde le journal Haratch à Paris, publié trois fois par semaine puis, dès le 1ᵉʳ janvier 1927, quotidiennement — il devient le premier et unique quotidien arménien en Europe. Haratch connaît un tirage quotidien d’environ 5 000 exemplaires jusqu’en 1939. Le 9 juin 1940, avec l’Occupation allemande, Missakian suspend volontairement le journal ; il reprend le 8 avril 1945 après la Libération. En 1945, il fonde également Nor Séround, un mouvement de jeunesse arménienne en France, accompagné du journal Haïastan. Il dirige Haratch jusqu’à sa mort le 26 janvier 1957 ; il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise le 31 janvier 1957.
ÉDITORIAL Génocide par Chavarche Missakian in Haratch, numéro 4479, dimanche 9 décembre 1945. Traduction en français dans le livre de Chavarche Missakian, Face à l'innomable, p.117
Un mot nouveau, qui a été employé à l'occasion du Procès de Nuremberg.
Les quatre puissances victorieuses déclarent dans leur acte d'accusation historique : « L'Allemagne est coupable de crime de génocide prémédité et planifié — extermination de groupes nationaux, ethniques ou religieux, en particulier polonais, juifs et autres ».
Ainsi que les juristes le font remarquer, pour la première fois dans l'histoire, le mot « génocide » fait son apparition dans un acte d'accusation. Ce mot a été forgé par un enseignant américain, Lemkin, qui en explique l'origine et le sens dans un livre paru récemment. Génocide* est composé de la racine grecque « genos », qui signifie race ou ethnie du suffixe « cide » — tuer, comme dans homicide, infanticide... Il signifie détruire selon un plan prémédité les fondements de la vie d'un groupe national, afin d'anéantir ses structures politiques, sociales, culturelles et linguistiques, ses sentiments nationaux et religieux, et de le ruiner sur le plan économique. L'acte de génocide cible un groupe ethnique dans sa totalité, et ses actions visent les individus non pas en tant que tels mais comme membres de ce groupe.L'action se déroule en deux temps, détruire les éléments de la classe dirigeante possédante, puis les remplacer par les cadres dirigeants de l'oppresseur... (Le Monde)
D'après l'enseignant américain, ces nouveaux principes de droit international pourront permettre de punir les crimes de guerre, mais aussi à l'avenir d'assurer la protection des peuples et notamment des minorités. Nous lisons ces lignes, nous suivons le procès de Nuremberg — et notre pensée va vers un monde lointain où, de la même façon, il y a trente ans, se sont produits des « crimes de guerre ». Selon un plan conçu et prémédité hier — bien que trente ans auparavant — afin d’anéantir un peuple abandonné et sans défense, au cours de la Grande Guerre.
En ce temps-là aussi, les mêmes méthodes planifiées à l'avance — décimer les leaders (les dirigeants), désagréger toute organisation, détruire, assécher à la racine toute vie politique, toute forme d'organisation sociale, culturelle et économique. Puis massacrer en groupe, en masse, exterminer. Sur place, sur les routes de la déportation ou dans les déserts. Exterminer par l'épée, le poignard, le fusil, le canon, la hache, les pierres, l’herminette, la masse ou le gourdin. Par la potence et le feu. Condamner à la famine ou précipiter dans les fleuves ou à la mer. Allant même jusqu'à inoculer des microbes. Clouer dans des caisses des nouveau-nés encore au sein … En un mot : un Génocide ! À cette époque, où étaient donc les juristes et les juges d'aujourd'hui ? N'avaient- ils pas découvert le mot, ou bien le monstre assoiffé de sang était-il si puissant et hors d'atteinte qu'ils n'avaient pas pu l'appréhender ?
Notre révolte est décuplée, d'autant qu’à l'époque déjà, les vainqueurs étaient sur place, sur les lieux du crime. Ils y sont restés durant quatre années entières et y ont régné en maîtres, comme aujourd’hui sur l'Allemagne. À l'époque également, des centaines d'arrestations avaient eu lieu et soixante-dix de ces monstres avaient été transférés à Malte afin d'y être jugés et purger la peine qu'ils méritaient. Et depuis lors ? Le monde s'est-il amélioré - d'Istanbul, de Malte et jusqu’ à Nuremberg, Berlin ou Auschwitz? Si seulement c'était ainsi !
Que soient jugé, sanctionnés sans ménagement ces hyènes du génocide ! Mais, où donc était inaugurée la première leçon « exemplaire » du génocide des temps nouveaux ?
Ch
*Les mots en italiques sont en français et en caractères latins dans le texte original.
Chronologie
- 1884 : Naissance à Zmara, près de Sivas
- 1890 : Installation à Constantinople avec sa famille
- 1899‑1908 : Début comme collaborateur de Sourhandak, publication clandestine
- 1908 : Cofondation du périodique Aztag à Istanbul
- 1911 : Départ à Garin pour diriger le journal Haratch local
- 24 avril 1915 : Rafle à Constantinople et entrée en clandestinité
- 26 mars 1916 : Arrestation, torture, tentative de suicide et condamnation
- Novembre 1918 : Libération après l’armistice et nomination comme rédacteur en chef de Djagadamard
- Novembre 1924 : Arrivée à Paris après exil à Sofia
- 1ᵉʳ août 1925 : Fondation de Haratch à Paris
- 1ᵉʳ janvier 1927 : Passage à une parution quotidienne pour Haratch
- 9 juin 1940 : Interruption volontaire du journal
- 8 avril 1945 : Reprise de la parution après la Libération
- 1945 : Création de Nor Séround et du journal Haïastan
- 26 janvier 1957 : Décès à Neuilly‑sur‑Seine
- 31 janvier 1957 : Inhumation au cimetière du Père‑Lachaise à Paris
Publications
- Օրեր եւ ժամեր / Շաւարշ Միսաքեան / Փարիզ : Յառաջ , 1958
- Տերեւներ դեղնած յուշատետրէ մը / Շաւարշ Միսաքեան ; Յետ գրութիւն Գրիգոր Պըլտեան / Marseille : Parenthèses , 2015, cop. 2015
- Face à l'innommable : avril 1915 / Chavarche Missakian ; traduit de l'arménien par Arpik Missakian ; postface de Krikor Beledian, 2015
- Մեծ Եղեռնի առաջին վաւերագրողը : Շաւարշ Միսաքեան / Խմբագիր Երուանդ Փամպուքեան / Անթիլիաս : Տպարան Կաթողիկոսութեան Հայոց Մեծի Տանն Կիլիկիոյ , 2017
Sources
- Une présentation de Chavarche Missakian sur le site de l’association pour la recherche et l’archivage de la mémoire arménienne (ARAM)
- Tork Dalalyan, « La standardisation et le développement de l’arménien occidental dans le journal Haratch », Études arméniennes contemporaines [En ligne], 15 | 2023, mis en ligne le 01 avril 2024, consulté le 25 juillet 2025. URL : http://journals.openedition.org/eac/3509 ; DOI : https://doi.org/10.4000/eac.3509
- La présentation du journal sur Wikipedia
- Anahide Ter Minassian, pour Chavarche Missakian...
